La Coupe du Monde, caisse de résonance des tensions identitaires sur les réseaux sociaux.
Sur les réseaux sociaux, la Coupe du monde n'est pas seulement l'occasion où des équipes s'affrontent sur un terrain pour arracher la victoire, mais elle est aussi le moment où ressurgit le débat iden…
Sur les réseaux sociaux, la Coupe du monde n'est pas seulement l'occasion où des équipes s'affrontent sur un terrain pour arracher la victoire, mais elle est aussi le moment où ressurgit le débat identitaire qui anime depuis le siècle dernier des pays comme le Maroc et l'Algérie. Les nations nord-africaines sont-ils des pays amazighs, africains ou arabes ? Leurs victoires, à qui doivent-ils les dédier ?
En effet, ces dernières années, l'irruption du drapeau amazigh dans les tribunes et les stades, au milieu des foules de supporters à travers le monde, a offert une visibilité sans précédent aux luttes linguistiques, culturelles et identitaires qui se jouent en Afrique du Nord. Car l'affirmation de l'amazighité de l'Afrique du Nord entre en confrontation directe avec le récit identitaire officiel forgé par les régimes nord-africains au lendemain des indépendances, selon lequel ces pays seraient arabes et musulmans. Une identité exclusive qui a cherché à remodeler, voire à effacer, l'identité culturelle des Nord-Africains au profit d'une identité importée du Moyen-Orient, forgeant ainsi, pour reprendre Mustapha El Qadéry, un véritable « nationalisme du mépris de soi », où tout ce qui provenait d'Orient était perçu comme culturellement valorisant, tandis que tout ce qui était local était considéré comme culturellement inférieur, voir honteux.
Dès lors, cette affirmation identitaire amazighe vient bousculer ce récit et ébranler les certitudes de millions de Nord-Africains façonnés, à travers les médias et l'éducation nationale, par l'idéologie panarabiste. Une remise en question qui est, sans surprise, mal vécue. Il suffit pour s'en convaincre d'observer les réactions que suscitent les contenus numériques affirmant que le Maroc et l'Algérie sont des pays amazighs. Sur Instagram, de nombreux influenceurs darijaphones, notamment @lmentalist, contestent l’affirmation selon laquelle l’équipe marocaine représenterait la nation arabe, incarnerait l’arabité et en serait la fierté.
Sur X, anciennement Twitter, le débat est tout aussi intense, voire virulent. Des échanges houleux éclatent lorsque des Marocains ou des Algériens s'opposent à des compatriotes qui présentent leur équipe nationale comme exclusivement arabe, ou lorsqu'ils affrontent des comptes saoudiens qui refusent aux Amazighs le droit de rejeter cette étiquette d'équipe arabe à l'occasion de la Coupe du monde.
Cette compétition mondiale a le mérite, pour les Amazighs, de déplacer le curseur, qui penche trop souvent politiquement et médiatiquement vers l'arabité de l'Afrique du Nord, et de rappeler au monde que cette région du monde est une terre amazighe depuis des millénaires. Son substrat identitaire, son socle le plus profond, est amazigh.
N'est ce pas l'historien marocain Lahcen El Youssi qui, au XVIIe siècle, dans son ouvrage Al Mouhadarat, définissait la contrée des Amazighs par cette formule restée célèbre : « halq el rouous, akl el couscous, lebs el burnous », soit le pays des crânes rasés, des mangeurs de couscous et des porteurs de burnous ? Certes, la mode du crâne rasé n'est plus d'actualité pour les hommes, mais la femme nord-africaine roule toujours son couscous et l'homme porte toujours le burnous en certaines occasions. Deux marqueurs identitaires amazighs forts, mais l'amazighité, patrimoine commun de tous les Nord-Africains, ne repose pas uniquement sur eux.
Lorsque l'amazighophone célèbre Yennayer, le darijaphone célébrait son équivalent, la Hagouza et tous deux racontaient à cette occasion le même conte de la vieille femme pour effrayer les enfants. Lorsque l'amazighophone célèbre Bilmawen, le darijaphone célébrait son équivalent, le Boujloud. Ces fêtes étaient communes, issues du même fonds culturel, et pratiquées jusque dans les cours royales du Maroc. Aujourd’hui, elles sont considérées comme des célébrations célébrées exclusivement par les amazighophones, non pas parce qu’elles l’ont toujours été par des amazighophones, mais parce que des détracteurs panarabistes et islamistes ont progressivement conduit les darijaphones à s’en détourner, dans une logique déjà mentionnée plus haut de dénigrer la culture locale afin de valoriser celle venue d’Orient.
Et que dire de la figure légendaire d'Aïcha Kandisha, contée aussi bien en amazigh qu'en darija ? Elle nous rappelle que les langues parlées par les Nord-Africains ne constituent pas des frontières culturelles, et encore moins identitaires. Elles portent au contraire une culture commune, une amazighité partagée, que nous devons aujourd'hui revendiquer et porter haut, notamment dans les compétitions internationales les plus prestigieuses, pour ne laisser à aucune identité ethnique imposée récemment par des politiques identitaires le soin de s'approprier les succès des équipes nationales nord-africaines.