De la création à la confusion : le défi des néologismes amazighs (berbères) à travers quelques exemples problématiques.
La transition de la langue amazighe de l'oralité vers l'écrit a rendu nécessaire, et continue de rendre nécessaire, l'élaboration d'un lexique étendu et spécialisé afin de produire un lexique capable …
La transition de la langue amazighe de l'oralité vers l'écrit a rendu nécessaire, et continue de rendre nécessaire, l'élaboration d'un lexique étendu et spécialisé afin de produire un lexique capable de nommer le monde avec précision, de formuler des idées complexes, de répondre aux réalités sociales, économiques et politiques de notre époque. C'est un chantier immense, et il est loin d'être terminé.
L'effort de création néologique engagé depuis le siècle dernier n'a pas été sans accrocs. Les incohérences que l'on y relève s'expliquent, du moins en partie, par un sentiment d'urgence bien compréhensible qui est de doter la langue, et ce dans les meilleurs délais, des ressources nécessaires à l'expression des concepts de la modernité. Ce mouvement a principalement pris forme au sein d'une élite amazighphone, capable d'articuler des idées complexes en français, mais régulièrement confrontés aux lacunes lexicales de leur langue maternelle dans les domaines abstraits et techniques.
De cette situation a naturellement émergé une frustration qui a poussé des individus à prendre les choses en main, non pas uniquement par nécessité pratique, mais avec la volonté de prouver que l’amazigh est une langue à part entière, capable d'exprimer le monde dans toute sa complexité. C'était aussi une façon de répondre aux discours qui ont longtemps dénigré l'amazigh, portés par un nationalisme aliénant qui a réussi à le marginaliser, voire à le réprimer sur le plan institutionnel dans plusieurs pays d'Afrique du Nord. L'inexistence institutionnelle de l'amazigh, au début de la néologie berbère, a conduit à une multiplication d'initiatives individuelles. Parmi les plus significatives figurent celle du Kabyle Mouloud Mammeri, qui marqua un tournant avec la publication de l'Amawal, et celle du Chleuh Adghirni et de ses collaborateurs avec l'Amawal Azerfan.
Les luttes politiques et identitaires des années 1990 et 2000 ont ouvert un espace nouveau. Le Haut-Commissariat à l'Amazighité (HCA) en Algérie et l'Institut Royal de la Culture Amazighe (IRCAM) au Maroc ont repris les travaux existants, adoptant certains néologismes, en écartant d'autres, en proposant de nouveaux. L'irruption de ces acteurs institutionnels a inévitablement soulevé de nouvelles tensions. La coexistence entre les normes issues des initiatives personnelles et celles imposées par les institutions a créé des concurrences difficiles à arbitrer. À cela s'ajoutent les logiques nationalistes et les tensions diplomatiques entre le Maroc et l'Algérie, les deux principaux pays amazighophones, qui freinent toute collaboration entre les deux institutions dans la fixation d'une norme et d'un vocabulaire nouveaux communs.
Dans ce paysage encore en construction, trois problèmes reviennent de manière récurrente. Le premier tient à l'usage inapproprié de certaines racines. En effet, une racine déjà chargée d'un sens se retrouve réaffectée à un domaine sémantique différent, générant des doublons et appauvrissant de facto le domaine d'origine. Le deuxième est l'absence de normes claires, qui engendre une prolifération de variantes concurrentes. Le troisième est la multiplication de termes pour une même réalité, phénomène directement lié à l’absence de normes claires mais aussi à la dispersion des acteurs impliqués.
Face à ces dysfonctionnements identifiés, des pistes de rationalisation s'imposent. Elles supposent, comme le souligne Rahou (2022), « une implication responsable et consciente, non seulement des linguistes pan-amazighs, mais aussi de toute autre potentialité qui œuvre pour le développement et l'épanouissement de la langue amazighe ». C'est précisément ce qu'illustreront les quelques cas problématiques représentatifs de la création néologique amazighe examinés ci-après, accompagnés des propositions de solutions.
La réaffectation de mots existants : la nudité ou la sexualité ?
La racine ZF en berbère est initialement associée à l'idée de nudité, au fait d'être à découvert. Or, l'Amawal a choisi de mobiliser cette même racine pour désigner la sexualité, réorientant vers un domaine sémantique nouveau des termes dont l'usage originel relevait de la sphère de la nudité. Le stock lexical attesté illustre l'étendue de cet ancrage originel.
| Amazigh | Français |
|---|---|
| uzzuf | nudité, fait de rendre nu ; parties génitales |
| uzuf | être enlevé, être déchargé ; être délivré |
| zzef | être nu, être à découvert ; être déteint (tissu, cuir) ; rendre nu ; être mal vêtu ; laisser seul ; ôter un mors ou une bride |
| zzuzef | faire rendre nu ; enlever, ôter, secouer, faire tomber |
| tuzzfa | déchaussement |
| izuf/izaf | nudité |
L'Amawal propose les néologismes suivants, sans formuler de proposition parallèle pour la nudité.
| Amazigh | Français | |
|---|---|---|
| uzuf | sexe (partie génitale) | |
| tuzzuft | sexualité | |
| azfi | sexuel |
Le recours au terme uzuf pour désigner le sexe au sens anatomique n’est pas dépourvu de logique, dans la mesure où, en amazigh, il renvoie déjà à la fois à la nudité et aux organes génitaux. Toutefois, comme le montrent les formes attestées, les mots issus de la racine ZF se rapportent majoritairement à l’idée d’être nu. Réorienter cette racine vers le champ de la sexualité, alors que ce sens reste marginal, tend donc à brouiller la distinction entre deux domaines sémantiques pourtant distincts. Il serait ainsi plus pertinent de réserver la racine ZF au seul registre de la nudité.
| Amazigh | Français |
|---|---|
| zzef | être nu |
| uzzuf / tuzzuft / izzuf / tizzufa | nudité |
| tuzzfa | dénudement, déchaussement (dent) |
| azfan | nu |
| tazfant | nue |
| taẓruffut | nudisme |
| ameẓruffuy | nudiste |
La question de la désignation de la sexualité reste dès lors entière. Sur ce point, la proposition de l'IRCAM mérite une attention.
| Amazigh | Français |
|---|---|
| aris | sexualité |
| arisan | sexuel |
| tarisant | sexuelle |
| azunaris | homosexualité |
| amzunaris | homosexuel |
Cette proposition est nettement plus cohérente que celle de l'Amawal. Elle appelle cependant une réserve. Dans les parlers touaregs, aris signifie « parties sexuelles de l'homme ou de la femme », c'est-à-dire le sexe au sens anatomique (Haddadou, 2007), et ne signifie nullement « sexualité ». De plus, l'IRCAM s'est fondé sur ce mot « aris », mais sans aller jusqu'au bout de la démarche. En effet, ni le terme « sexe », ni « hétérosexualité », ni « hétérosexuel(le) » ne sont proposés.
| Amazigh | Français |
|---|---|
| aris | sexe (sens anatomique) |
| tirrusa | sexualité |
| arisan | sexuel |
| tarisant | sexuelle |
| azunaris | homosexualité |
| amzunaris | homosexuel |
| ayeḍaris | hétérosexualité |
| amyeḍaris | hétérosexuel |
Dans cette version révisée, aris est réservé au sens strict de « sexe » anatomique, et le néologisme tirrusa est créé pour désigner la sexualité, ainsi qu'ayeḍaris pour désigner l'hétérosexualité et amyeḍaris pour désigner l'hétérosexuel. Le terme tirrusa suit un modèle morphologique bien attesté en amazigh.
| Base | Dérivé (nom de qualité) |
|---|---|
| argaz (homme) | tirrugza (virilité) |
| aɛrab (Arabe) | tiɛɛurba (arabité) |
| amaziɣ (Berbère) | timmuzɣa (amazighité) |
| amddukal (ami) | tiddukla (amitié) |
| afgan (être humain) | tiffugna (humanité) |
| aris (sexe) | tirrusa (sexualité) |
Fluctuation terminologique et diversité des normes de création.
Les néologismes en tasn-
En amazigh, les formations construites sur le préfixe tasn- constituent un mécanisme morphologique bien établi, fonctionnellement équivalent au suffixe -logie des langues européennes. Elles désignent les domaines disciplinaires et les spécialités scientifiques selon le schème tasn- + base nominale + -t.
| Niom (base) | néologisme en tasn- | Français |
|---|---|---|
| idammen (sang) | tasnidamment | hématologie |
| iles (langue) | tasnilest | linguistique |
| akal (terre) | tasnakalt | géologie |
| iman (âme) | tasnimant | psychologie |
| ul (cœur) | tasnult | cardiologie |
Dans l'élaboration de son corpus néologique, l'IRCAM s'est inscrit dans une démarche en deux temps. Dans un premier temps, l'Institut a procédé à un recensement systématique des ressources lexicales existantes, qu'il s'agisse des termes en usage dans les variétés régionales de l’amazigh marocain, rifain, atlasi, chleuh, figuigui, taṣenhajit n Srayr, entre autres, ou des néologismes élaborés par les militants amazighs au cours des années 1990 et 2000. Dans un second temps, pour les concepts encore dépourvus d'équivalent amazigh, l'Institut a engagé un processus de création lexicale autonome, recourant notamment de manière systématique au préfixe tasn-, comme en témoigne la création de tasnallast pour rendre le concept de « narratologie » et de tasnakudt pour « chronologie ».
Il convient toutefois de souligner que certains choix terminologiques de l’IRCAM appellent une discussion critique. Pour le terme « dermatologie », l’Institut a retenu tasnijjit n yilem, une forme directement inspirée de la proposition d’Omar Louffok (tasnajya n weglim). Or, cette proposition présente une limite morphologique notable. Elle ne répond pas aux exigences de cohérence et d’économie formelle qui devraient guider toute standardisation lexicale.
En effet, nous avons vu que la forme tasn- est la plus répandue et qu’elle est également employée par l’IRCAM. Elle est donc parfaitement applicable au domaine de la dermatologie. Dès lors, le terme tasnilemt mérite d’être retenu comme forme canonique. D’une part, il assure une plus grande régularité morphologique au sein du lexique spécialisé. D’autre part, il s’intègre plus naturellement dans le système dérivationnel, puisqu’il permet la formation de l’adjectif asnilman (« dermatologique »).
Les néologismes en taẓr-
La notation du terme berbère correspondant à « nationalisme » illustre bien les difficultés d'uniformisation orthographique. L'examen comparatif des dictionnaires révèle trois formes concurrentes : taɣelnaẓri (forme suffixée), taẓerɣlant et taẓraɣlant (formes préfixées). Cette hétérogénéité témoigne de l'absence d'une norme stabilisée. C'est en réponse à cette dispersion que la préfixation systématique par taẓr- est proposée pour la formation des néologismes en « -isme ».
À cette question orthographique s'en ajoute une autre, tout aussi fondamentale : le choix de la base dérivative. Dans la pratique actuelle, la dérivation s'opère presque exclusivement à partir du nom. Or cette restriction limite les distinctions conceptuelles exprimables. Mouffok, dans son dictionnaire, propose assaɣ (« relation, lien »), dont il tire assaɣan (« relationnel ») et amassaɣ (« relatif »). Pour « relativisme », il forme taẓrassaɣt en s'appuyant sur le nom assaɣ, neutralisant ainsi la nuance que ses propres adjectifs permettraient d'exprimer.
| Base | Catégorie | Forme | Sens |
|---|---|---|---|
| assaɣ (relation) | nom | taẓrassaɣt | relationnisme |
| assaɣan (relationnel) | adjectif | taẓrassaɣant | relationnalisme |
| amassaɣ (relatif) | adjectif | taẓramassaɣt | relativisme |
Dans ce paradigme, taẓrassaɣt désignerait le « relationnisme » et non plus le « relativisme », ce dernier étant rendu par taẓramassaɣt. On pourrait reprocher à cette démarche de calquer servilement les mécanismes de formation des mots propres aux langues européennes. Mais cette critique ne suffit pas à invalider la démarche, dans la mesure où le néologisme préfixal taẓr- est lui-même construit sur le modèle des langues européennes. Ce procédé étant de toute façon incontournable dans la néologie amazighe, autant en exploiter pleinement le potentiel pour restituer avec précision les nuances que les langues sources distinguent. D'autant qu'aucun mécanisme d'origine endogène n'existe pour distinguer ces nuances, et qu'aucune alternative n'a jusqu'ici été proposée pour produire un mécanisme capable de restituer ces mêmes nuances.
Il est intéressant de noter que le turc, qui a connu au début du siècle dernier une importante réforme de standardisation et de purification linguistique, a également inventé un suffixe néologique pour rendre le -isme européen, notamment -cilik, tout en recourant au même mécanisme que celui proposé plus haut pour exprimer les nuances sémantiques entre les termes.
| Base | Catégorie | Forme | Sens |
|---|---|---|---|
| ilişkici (relation) | nom | ilişkicilik | relationnisme |
| ilişkisel (relationnel) | adjectif | ilişkiselcilik | relationnalisme |
| göreceli (relatif) | adjectif | görecilik | relativisme |
La polysémie néologique à racine commune
Un problème différent se pose lorsque plusieurs néologismes ont été forgés indépendamment à partir d'une même racine, aboutissant à des significations distinctes pour un même terme. La polysémie existe dans toutes les langues, et elle n'est pas nécessairement problématique. Tout dépend de la distance sémantique entre les sens en jeu.
Deux cas illustrent bien cette distinction. Le terme asentel reçoit chez l'IRCAM le sens de « rideau » ou « cryptage », tandis que Mouffok l'utilise pour « sujet » ou « thème ». Ces deux sens, issus de la même racine NTL (couvrir, cacher, dissimuler), sont suffisamment éloignés pour ne pas prêter à confusion dans la pratique. Le cas de talsa est plus préoccupant. En effet, certains auteurs l'emploient pour « humanisme », d'autres pour « humanité ». Or ces deux notions sont sémantiquement très proches, et leur confusion peut engendrer des malentendus réels dans des textes philosophiques ou politiques.
| Amazigh | Français | Racine | Sens de la racine |
|---|---|---|---|
| asentel¹ | rideau, cryptage | NTL | couvrir, cacher |
| asentel² | sujet, thème | NTL | couvrir, cacher |
| talsa³ | humanisme | LS | humain, homme |
| talsa⁴ | humanité | LS | humain, homme |
Ces exemples mettent en évidence une tension récurrente dans la néologie amazighe. La même racine, la même forme, mais des sens qui divergent selon les sources. L'absence de coordination entre militants, chercheurs et institutions est ici directement en cause. Tant que cette coordination ne s'améliore pas, la polysémie néologique restera un obstacle à la lisibilité et à l'efficacité du lexique en construction.
Remarques complémentaires.
La néologie verbale : le cas de « mondialiser ».
Mouffok propose smaḍel pour « mondialiser », en s'appuyant sur amaḍal (« monde »). Ce choix n'est pas illogique, mais il contraint le potentiel de dérivation ultérieure. De surcroît, smaḍel risque d'être confondu avec ssemḍel, verbe signifiant « enterrer », les deux formes partageant la même racine consonantique.
| Amazigh | Français | Catégorie | Verbe proposé | Équivalent fr. |
|---|---|---|---|---|
| amaḍal | monde | nom | smaḍel | mondiser |
| amaḍlan | mondial | adjectif | smeḍlen | mondialiser |
| timmuḍla | mondanité | nom | mmuḍel | mondaniser |
Ce paradigme couvre plusieurs niveaux sémantiques. Prenons l'exemple du verbe mondiser. Il peut surprendre au premier abord, pourtant il existe en français, utilisé par Dardot et Laval comme traduction du portugais mundizar, et présent également dans le verbe tiers-mondiser. Cet exemple dit quelque chose d'important pour la néologie amazighe. En effet, plutôt que de se rabattre par réflexe sur la base nominale, il vaut mieux identifier la bonne base de dérivation, en suivant si nécessaire le modèle de la langue source.
Les choix de l'IRCAM à l'épreuve de la cohérence.
L'IRCAM semble encore peu performant dans sa capacité à créer de nouveaux mots en langue amazigh. L'une des lacunes les plus visibles est l'absence de règles claires et cohérentes pour guider cette création. Par exemple, l'institut n'exploite pas le morphème taẓr- comme équivalent du suffixe -isme, alors qu'il utilise tasn- pour rendre -logie, sans que ce choix soit véritablement justifié.
Cette incohérence devient particulièrement évidente avec le concept d'humanisme. Dans son dictionnaire papier publié en 2017, l'IRCAM utilisait le mot tiffugna pour désigner humanité, une notion abstraite de qualité, à l'image de mots comme tiɛɛurba (arabité), tirrugza (virilité), timmuzɣa (amazighité), ce qui correspondait bien à une règle morphologique existante en amazigh. Mais dans son dictionnaire en ligne, ce même mot tiffugna est désormais donné comme équivalent d'humanisme, tandis que tafgant, le féminin de afgan (« humain ») est utilisé pour humanité.
Ce changement constitue un recul. En effet, tiffugna obéit à une règle précise réservée aux noms de qualité abstraite, et ne peut pas, sans incohérence, être recyclé pour désigner un nom de doctrine, de pensée. Ce type de glissement fragilise la crédibilité de la standardisation de l’amazigh et montre qu'une réflexion plus rigoureuse et plus systématique s'impose dans la politique néologique de l'IRCAM.
Conclusion.
Les exemples examinés ici ne sont pas des curiosités linguistiques isolées. Ils témoignent de tensions structurelles propres à tout processus de standardisation mené dans l'urgence, sans cadre normatif stabilisé et avec une pluralité d'acteurs aux logiques parfois divergentes. La néologie amazighe a produit des ressources réelles, et certains de ses néologismes sont désormais bien ancrés dans l'usage, à l’image de tilelli et d’azul. Mais les incohérences relevées, réaffectations sémantiques douteuses, formations peu systématiques, polysémie non contrôlée, fragilisent l'édifice.
La voie à suivre ne consiste pas à tout recommencer, mais à rationaliser ce qui existe, c'est-à-dire réserver chaque néologisme à un domaine sémantique cohérent, exploiter pleinement les paradigmes dérivationnels disponibles, et mieux coordonner les efforts entre institutions et acteurs individuels. C'est à ce prix que l’amazigh pourra se doter d'un lexique à la hauteur de ses ambitions et de celles de ses locuteurs.
Références bibliographiques.
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